Les signes distinctifs de la Savoie

A propos des signes identitaires de la Savoie

Pour répondre aux Savoisiens qui trouvent l’attachement à la précision des signes de la Savoie trop formaliste, voici quelques éléments.

Bien entendu, tout signe qui rappelle l’identité de la Savoie est bon à prendre, et pourtant…

Dans le langage, les mots sont les signes de quelque chose d’existant, que ce soit concret, abstrait ou virtuel. Ainsi, le mot table désigne un objet précis, le mot liberté désigne une idée précise, le mot Savoie désigne une virtualité (possibilité) certaine.

Même si le mot table désigne un objet précis, cet objet peut être changeant : une petite table ronde de jardin n’a pas le même aspect qu’une grande table rectangulaire de réfectoire, ni qu’une table de style dans une salle à manger bourgeoise. Cependant, toutes ces tables ont la même utilité, et on n’appellera pas une table chaise ou tabouret.

Signes distinctifs 1De même, si le mot Savoie désigne un pays précis, ce pays a changé au cours des siècles jusqu’à devenir français… Cependant, pour bien des Savoyards, c’est encore la Savoie, la Savoie historique encore vivante. Et cette Savoie possède un signe de reconnaissance, reconnu depuis le XIIIe siècle : une croix blanche sur fond rouge, mais pas n’importe quelle croix, une croix régulière, comme le sont les croix de la Grèce, de la Suisse, de Malte, de Madère.

Une croix, pour rester régulière, ne peut s’inscrire que dans un carré ; tout autre forme la déforme. La Suisse a donc conservé sa croix régulière en maintenant sa bannière carrée, qui n’a ainsi pas pris un forme rectangulaire au XIXe siècle. Les autres pays cités se sont débrouillés autrement :

SD2Et les pays du nord de l’Europe encore autrement, en conservant trois branches régulières de leur croix en la décentrant :

SD3Le signe et l’objet désigné sont étroitement, intrinsèquement liés, au point que le drapeau d’un pays est naturellement confondu avec ce pays, comme le mot table se confond avec l’objet table. Les anciens avaient une intuition parfaite de cette correspondance entre le mot et la chose, le signe et l’objet, l’emballage et le contenu, et les plus anciens encore, ceux qui ont nommé les choses, ne leur ont pas donné n’importe quel nom…

Par la manipulation, on peut fausser ce rapport entre signe et objet, emballage et contenu. Prenons un vieux reblochon moisi, immédiatement reconnaissable au papier défraîchi qui l’emballe.

Comment le vendre ? Suffira-t-il de l’entourer d’un papier tout neuf pour en faire un reblochon bien
frais ? – Non, bien sûr, c’est une grave tromperie ; pourtant certain parti politique français ne se gêne pas et change son nom pour faire croire que c’est un autre, tout en restant le même… tromperie, qui ne trompe que les gogos, pas les gens lucides.

Le cas du drapeau de la Savoie est semblable. Puisqu’une croix régulière ne peut se trouver que dans un carré pour rester régulière, son drapeau ne peut avoir que la forme parfaite du carré, et c’est bien sa vraie forme, comme pour son écu d’armes, carré lui aussi, dit écu en bannière. Le blason et le drapeau de la Savoie sont en effet issus de sa bannière carrée.

Le vrai drapeau de la Savoie désigne ainsi la véritable Savoie, et non un ersatz de Savoie ; la véritable Savoie, qui aurait dû pouvoir garder son autonomie, et même acquérir son indépendance.
Et c’est bien de cette Savoie-ci que nous voulons arborer le signe.

Si on change le signe de la Savoie pour en faire un drapeau rectangulaire, c’est comme si on se mettait à employer indifféremment les mots tablard, tableau, tablette pour désigner une table. On nage alors dans le flou, de même qu’une forme imprécise de drapeau laisse un flottement sur  l’identité de la Savoie, un flottement, et même pire : si le drapeau rectangulaire désigne aussi bien la Savoie que le drapeau carré, alors ces deux drapeaux montrent qu’il y a deux Savoie. Mais là, ce n’est pas celle du bas (sud) et celle du haut (nord), mais celle qui veut l’indépendance et celle qui veut rester française. Et chacune a son drapeau : un carré pour la Savoie souveraine, et un rectangle pour la Savoie française, car le drapeau rectangulaire est au moins à moitié français, et sa croix déformée l’atteste, comme la France défigure la Savoie.

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SD5Entre le carré et le rectangle, il faut donc choisir, car aucun signe n’est anodin, chaque signe a son importance, une importance aussi grande que la déformation de ce signe. Il ne s’agit là aucunement de formalisme outrancier, même si on parle de forme. Il ne s’agit que de sens, car chaque mot, chaque signe, chaque emballage, chaque symbole a un sens. Un sens qui change lorsqu’on le déforme, soit par pertinence, le nouveau signe correspondant mieux que le précédent à ce que l’on désigne ; soit par tromperie (exemples du reblochon et du parti politique français) ; soit par innocence, c’est-à-dire par confusion entre l’apparence : ça ressemble à une croix de Savoie, donc c’en est une même si elle est déformée, et la réalité : cette croix blanche sur fond rouge est régulière, donc dans un carré, elle ne peut alors être, selon son allure au sein de ce carré, qu’une croix suisse ou une croix de Savoie…

Et c’est ainsi que l’on peut facilement reconnaître les Savoyards très attachés – peut-être sans le savoir, ou sans l’avouer – à leur patrie française et à leur drapeau de Savoie française rectangulaire, qui déforme l’antique croix, et les Savoisiens respectueux du véritable symbole de la Savoie, d’une Savoie bien savoyarde… Sans oublier qu’entre ces deux catégories, il y a tous ceux qui flottent encore entre la Savoie française et la Savoie savoyarde…

VIVE LA SAVOIE !

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L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert

Claire PITTARD