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LES FRANÇAIS ONT-ILS TUÉ LE PÈRE ?

 

LES FRANÇAIS ONT-ILS TUÉ LE PÈRE ?

« Dolorès : D’accord. Et comment vous appelez un pays qui a comme président un militaire avec les pleins pouvoirs, une police secrète, une seule chaîne de télévision et dont toute l’information est contrôlée par l’État ? – OSS 117 : J’appelle ça la France, mademoiselle. Et pas n’importe laquelle ; la France du général de Gaulle. »

On ne peut reprocher qu’une chose à ce dialogue célèbre, tiré du film de Michel Hazanavicius OSS 117 : Rio ne répond plus : c’est d’être trop rarement pris au sérieux.

Par-delà tous les clivages politiques, la figure de Charles de Gaulle rassemble les plus grandes cultures politiques françaises actuelles. De M. Mélenchon à M. Dupont-Aignan en passant par notre nouveau Président, tous se fantasment en contrefaçon plus ou moins ressemblante du général. Cet engouement ne se borne pas au cercle clos des politiciens : des constats tels que « le dernier Président honnête a été de Gaulle », « Ce qui nous manque c’est un de Gaulle » sont un élément incontournable des discussions de café du commerce. Il arrive souvent, et c’est un fait notable, que de tels constats viennent apaiser un litige entre deux personnes d’opinion inverse ou conclure une discussion : « Je défends X, tu défends Y, soit ; mais hélas, on ne nous rendra pas de Gaulle ! ». On a là une figure œcuménique, à la fois modèle à suivre et antidote aux divisions politiques. Un Churchill au Royaume-Uni, un Kennedy outre-Atlantique ont-ils le même poids dans la politique actuelle ? C’est une question qu’il faudrait se poser.

Néanmoins, le prestige actuel dont jouit Charles de Gaulle n’a pas toujours été un fait acquis : « L’homme d’Etat le plus contesté de son vivant est devenu pour tous les sondages, 20 ans après sa mort, le plus incontestable champion toutes catégories de la mémoire collective des Français. Le plus grand diviseur national s’est transformé en dernier symbole de l’unité et du rassemblement », remarquait Pierre Nora dans l’article « Gaullistes et communistes » des Lieux de mémoire (1990). Cet amour posthume pourrait tenir au fait que la présidence de Charles de Gaulle se confond, dans la mémoire française, avec la période faste des Trente Glorieuses. A travers le prisme déformant de celle-ci, les vicissitudes politiques s’effacent et seule se distingue, nette, l’image d’un Âge d’Or français à côté duquel les jours présents semblent bien ternes. Charles de Gaulle en est la figure tutélaire – voire la condition sine qua non. Avant lui, les guerres coloniales ; après lui, le déluge. L’historiographie, tout particulièrement celle plus accessible au grand public, a défendu volontiers cette image, peignant le général devenu Président en héros, mieux : en démiurge. Le fait est que la personnalisation du pouvoir lui a valu d’être étroitement associé, non à tort peut-être, à toutes les réussites de ses deux mandats. Remarquons néanmoins l’émergence, depuis une vingtaine d’années déjà, d’un courant critique déconstruisant le mythe gaullien, non tant pour attaquer le Président de Gaulle ou ses idées politiques que pour permettre un regard distancié (on voudrait dire : lucide) sur sa personne, ainsi qu’ont pu le faire Maurice Agulhon ou Pierre Nora.

Mon intention est de m’inscrire dans cette veine, mais en m’attaquant explicitement à l’influence qu’a la mémoire de Charles de Gaulle sur la vie politique française actuelle. Il me semble que c’est la théorie freudienne, quoi que l’on pense de celle-ci, qui peut apporter un éclairage nouveau sur la place de Charles de Gaulle dans la mémoire collective française et expliquer la contradiction apparente entre la fortune de son image alors qu’il était en vie et celle posthume.

Sigmund Freud avait tenté de généraliser les méthodes psychanalytiques, faisant d’un outil médical applicable aux individus une grille de lecture des sociétés humaines. Résumons grossièrement sa thèse sur la naissance de la civilisation, exprimée dans Totem et Tabou. Freud travaille sur des comptes rendus de cérémonies aborigènes, qui se sont révélés erronés plus tard. Selon ces récits, les aborigènes avaient un animal totémique qu’il leur était interdit de tuer. A de certaines occurrences, néanmoins, ils tuaient et mangeaient l’animal au cours d’une grande fête. Après le banquet, ils manifestaient une explosion de tristesse. A partir de ce récit, Freud imagine que dans un premier temps les groupes humains aient été dominées par la figure du père, « violent, jaloux, gardant pour lui toutes les femelles ». Les fils se trouvaient ainsi soumis à une double frustration, contenus dans leur appétit sexuel et dans leur volonté de puissance. Paradoxalement, pourtant, ils aimaient et admiraient le père. Ce rapport contradictoire au père est selon Freud une constante dans l’humanité. Vient un moment où les fils ne supportent plus la toute-puissance du père ; alors ils le tuent et le mangent, dans un processus d’identification avec celui qui était à la fois tyran et modèle. Or, les fils se repentent du meurtre commis. Pour expier la faute qu’ils s’attribuent, ils vont respecter d’eux-mêmes les interdits qu’avait posés le père et établir deux tabous : ils s’interdisent de tuer un animal qui représente le père et de pratiquer des amours incestueuses. La société humaine serait donc née du refoulement collectif d’un meurtre fondateur.

Cette expérience de pensée garde un côté très fictionnel, évoquant l’état de nature d’un Rousseau. Cependant, elle met bien en évidence les relations qui peuvent s’établir dans un groupe humain entre une figure paternaliste dominatrice et les personnes sous sa domination. Le rapport de ceux-ci au patriarche est ambivalent, entre haine et admiration. En conséquence, une fois le pouvoir du patriarche renversé, son meurtre est refoulé. Ironique, Freud fait remarquer : « le mort devenait ainsi plus puissant qu’il ne l’avait jamais été de son vivant ; toutes choses que nous constatons encore aujourd’hui [les italiques sont de moi] dans les destinées humaines ».

Freud développe cette théorie du patriarcat dans un autre ouvrage, placé dans un passé moins flou que celui de Totem et Tabou : il s’agit de L’homme Moïse et la religion monothéiste. Sans vouloir trancher dans le débat concernant l’historicité de Moïse, on se concentrera sur ce qu’ajoute Freud à sa première définition du refoulement collectif. Selon le fondateur de la psychanalyse, les Hébreux se sont révoltés contre l’autoritarisme de Moïse et l’ont tué dans le désert. Ils ont ensuite refoulé le meurtre de cette figure paternaliste, exactement comme les premiers hommes avaient refoulé le meurtre du père. Il étoffe néanmoins sa vision du refoulement, ajoutant qu’il est maquillé chez les Hébreux par une idéalisation du père-Moïse. Mais cette fiction ne parvient pas à enrayer des « névroses collectives », qui viennent témoigner de l’événement refoulé comme elles le feraient chez un individu ; les prophètes appelant à un plus strict respect de la loi du Père en sont la manifestation. La névrose est sublimée par le christianisme, qui apporte une solution au sentiment de culpabilité collective en mettant en scène le rachat d’un vague péché originel par le sacrifice d’une victime, associée à la figure du fils : ainsi, « issu d’une religion du Père, le christianisme devint une religion du Fils ».

 

Il me semble que la figure du père autoritaire correspond au rôle qu’a pu jouer Charles de Gaulle auprès des Français de son vivant. Quant au renvoi systématique à Charles de Gaulle dans la politique actuelle, il est l’expression d’une névrose collective, née de l’incapacité à assumer le référendum de 1969, qui s’assimile à un meurtre du père.

C’est aux origines troubles de sa prise de pouvoir que Charles de Gaulle assume sa figure de patriarche. Au moment où l’on fait appel à lui pour secourir la République face aux putschistes, la situation est plus critique que l’on ne se plait à la dire dans les manuels d’histoire. Au cours de l’opération Résurrection, les parachutistes avaient pris le contrôle de la Corse ; on s’attend à tout moment à ce que la métropole soit envahie et qu’une dictature militaire se mette en place. Le modèle du coup d’Etat franquiste, parti lui aussi des colonies, a dû se rappeler aux esprits de certains. De Gaulle, que les militaires en Algérie appelaient de leurs vœux, se présente à ce moment en sauveur de la France : il n’est absolument pas déplacé de parler d’une prise en otage des Français. L’opposition d’alors se plut à résumer cette posture du Président par la formule : « moi ou le chaos ». Celle-ci porte juste, le général ressortant cet argumentaire à chaque tournant crucial de sa présence au pouvoir. Il en use en 1958 pour obtenir qu’une Constitution lui accordant les pouvoirs que l’on sait soit votée par référendum, mais aussi sept ans plus tard, quand a lieu la première élection du Président de la République au suffrage universel : « Que l’adhésion franche et massive des citoyens m’engage à rester en fonctions, l’avenir de la République nouvelle sera décidément assuré. Sinon, personne ne peut douter qu’elle s’écroulera aussitôt et que la France devra subir […] une confusion de l’Etat plus désastreuse encore que celle qu’elle connut autrefois », déclare-t-il à la télévision le 4 novembre 1965. Le pouvoir gaullien se gagne et se maintient par un chantage permanent.

Voici donc présentée, en quelques mots, la lecture de la prise de pouvoir gaullienne comme un coup d’Etat, qui n’est pas nouvelle ; ce qui me semble moins habituel, c’est d’y voir l’avènement d’un père autant que d’un chef. On se fiera à un mot célèbre du général, qu’il eut au cours d’une conférence de presse donnée le 19 mai 1958 : « Pourquoi voulez-vous qu’à 67 ans, je commence une carrière de dictateur ? ». Charles de Gaulle évoque ses 67 ans ; ceux-ci seraient une garantie contre la dictature. A 67 ans, en effet, on a la plupart de ses jours derrière soi. On ne peut pas entamer une « carrière », on n’en a simplement pas le temps : on voit s’esquisser la figure du grand-père, un gentil grand-père à la Victor-Hugo, qui saura diriger la nation comme l’aurait fait un père sans pour autant en avoir la sévérité. On ne s’encombre pas ainsi des connotations multiples associées au « père du peuple », mais on donne quand même une légitimation « familiale » à son pouvoir. Une chose est remarquable, c’est que cette phrase est systématiquement citée aujourd’hui lorsqu’on veut prouver que la prise de pouvoir de Charles de Gaulle n’est pas un coup d’Etat ; cela prouve la prégnance de cet imaginaire paternaliste. La dimension paternelle du pouvoir gaullien masque sa dimension autoritaire.

Les événements de 1968, puis le référendum de 1969 sont alors l’équivalent du meurtre du père que décrivait Freud à propos de la formation des sociétés primitives. La puissance du rejet, en 1968, est incontestable et la manifestation des droites le 30 mai ne suffit pas à effacer les événements précédents. Charles de Gaulle s’éteint le 9 novembre 1970, un peu plus d’un an après que le vote d’une majorité d’électeurs français l’ait chassé du pouvoir lors du référendum du 27 avril 1969. Il y a donc une quasi-simultanéité entre la mort politique du général et sa mort physique. De là à ce que naisse l’illusion d’un meurtre, le pas à franchir est menu. Par ailleurs, lorsqu’on relate les « deux morts » du général, on est facilement tentés de laisser planer l’idée d’un lien de causalité entre elles. Ce meurtre du père va être refoulé, à la façon de celui de Moïse. Mais comme il est impossible de nier des événements historiques si récents, on va le refouler en idéalisant la figure de Charles de Gaulle, de sorte à masquer autant que possible l’idée qu’il ait pu y avoir des mobiles à ce meurtre. De plus en plus, le référendum est présenté non pas comme le message clair d’une volonté d’émancipation mais comme un caprice, né d’une brouille passagère mais fatale entre le père et les « enfants de la France ». Ceux qui aujourd’hui défendent la Ve République tout en se réclamant de la figure de Charles de Gaulle sont les équivalents modernes des prophètes de l’Ancien Testament prônant le respect de la loi du Père. Si l’on voulait avoir de l’audace, on irait même jusqu’à suggérer que M. Macron a le rôle de fils rédempteur. De fait, il se présente comme celui qui rétablira une « présidence jupitérienne » issue de la tradition gaulliste ; mais parallèlement à cette volonté affichée de retour aux sources et à une plus stricte fidélité au père fondateur, il a fait de sa jeunesse un atout fondamental lors de sa campagne, développant l’image de l’enfant prodige là où Charles de Gaulle avait voulu développer un art d’être grand-père.

Bien sûr, cette grille de lecture n’a pas vocation à être la seule possible : ce serait sombrer dans le dogmatisme. Elle ne fait qu’éclairer sous un angle inhabituel la politique actuelle, le jeu étant de multiplier les éclairages pour approcher le plus possible d’une éventuelle vérité. Il ne s’agissait pas non plus de dénigrer l’homme Charles de Gaulle, mais de remettre en cause la représentation dominante que l’on en a et l’influence qu’elle a sur le débat public actuel. On a pu établir une distinction simple mais indispensable entre deux figures : le « Président de Gaulle », père fondateur de la Ve République, et le  « général de Gaulle », animateur de la Résistance. Évidemment, le processus de refoulement rend utile la confusion entre les deux : il faut donc nettement la récuser. La figure à laquelle nous nous sommes attaqués est celle du « Président de Gaulle » : elle a été tellement idéalisée qu’elle empêche aujourd’hui les Français d’assumer la période 1968-1970, vers laquelle ils se tournent souvent avec un sentiment de culpabilité. Ce sentiment de culpabilité détermine l’attachement vivace à la Constitution actuelle et notamment à la monarchie présidentielle. Ayant chassé une première fois leur père, les Français se convainquent désormais qu’il leur faut un chef pour les mener. Ils obéissent ainsi à la conception du pouvoir d’un homme des années 1960, sans grand rapport avec la situation actuelle. Il serait temps que nos voisins se fassent à l’idée que si les enfants ont besoin d’un père pour les guider, des adultes responsables peuvent tout à fait s’en passer : quant à nous, nous comptons bien montrer que nous nous sommes pleinement émancipés en envoyant à l’Assemblée Nationale, le mois prochain, un député de 100% Savoie ou des partis alliés ! Il y aura alors une personne de Savoie, décidé à défendre notre territoire, pour lutter à Paris contre la manie du chef et une République imposée (à peu de choses près) par la force des armes.

 

Savoie, bonne nouvelle !

One Reply to “LES FRANÇAIS ONT-ILS TUÉ LE PÈRE ?”

  1. Le père des Français, vivant ou mort, peut-il être le père des Savoyards ?
    De toute façon, le patron des Savoyards reste saint Maurice.

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